Il y a dix ans sortait Collect, le deuxième album de Samia Mirza et Justin Swinburne, le duo qui se fait appeler 18+. Dix ans que ces treize morceaux me suivent dans mes spirales anxieuses et mes réminiscences cheloues.
Samia est originaire de Honolulu, Justin des environs de Los Angeles. Ils se sont rencontrés à la School of the Art Institute of Chicago en cours de sculpture et se sont retrouvés à L.A. à la fin de leurs études.
Sous alias à l'origine (« boy » et « sis »), le projet est né presque par accident : Justin a envoyé un beat à Samia, elle a posé dessus, il y a rajouté sa voix, ils ont collé ça sur une vidéo d'une femme qui dansait dans l'océan et ont de suite dû trouver un nom pour leur groupe. 18+ a été choisi pour son potentiel graphique, sa référence évidente au contenu pour adulte et pour son aspect générique qui permettra à d'autres artistes de se greffer par moment au projet (comme GAIKA, Suicideyear , Aids-3d ou encore le studio berlinois Haw-Lin).
Hypersexualité, ambiguïté et anonymat permis par le net, leur triptyque de mixtapes M1xtape, Mixta2e, et Mixtap3 débuté en 2011 sonne par moment comme une parodie hiphop glitchy ou du minimal R&B, et les assemblages vidéos des clips sont clairement des paralysies du sommeil, brainrot avant l’heure, patchwork d'extraits plus random les uns que les autres, avec une certaine constante : avatars simsesques de femmes qui dansent. Je vous invite à checker leur chaîne yt.
Collect est leur deuxième album, sorti le 20 mai 2016 sur Houndstooth, le label londonien du club Fabric (on salut ce jeu de mot rigolo : houndstooth fabric signifie tissu motif pied de poule). Il s'agit de leur premier disque entièrement constitué de nouveaux morceaux, leur premier album Trust (2014) avait pour fonction de compiler ceux des mixtapes précitées.
Ici, que du neuf, du neuf vieux de dix piges, mais qui n'a pas pris une ride. Enregistré à distance, le duo avait révélé lors de l'annonce de l'album en 2016 que Collect faisait allusion au collect phone call (appel où le destinataire paie), au rachat de dette (collect agency), et à l'inventaire permis par les collections : « l'intimité comme une dette, la communication comme une transaction, le désir comme une accumulation. »
Je ne sais pas exactement ce qui me pousse à y revenir aussi souvent. Peut-être parce que peu d'albums ont réussi à capturer aussi précisément cette sensation d'être simultanément trop conscient de soi-même et complètement perdu. Dix ans plus tard, les fragments de samples utilisés comme des adlibs, de voicemails, de field recordings, et de monologues interposés sur beat glitchés, continuent de me parler, et de me faire marrer.
L'absence de ligne narrative définie laisse place aux obsessions, aux fantasmes et aux regrets.
L'ouverture stressante de Descent a le don de relativiser mon anxiété, ce morceau met en musique certaines pensées dont on a un peu honte.
I don't wanna look sad
I don't wanna be upset
I don't wanna be wrong
On your birthday, and my birthday
Pire jour de l'année pour beaucoup de personnes, le concept de fête d’anniversaire m’a toujours paru étrange. C'est agréable d'être entouré des gens qu'on aime, évidemment. Mais il y a aussi quelque chose d'absurde dans le fait d'exiger : « Aujourd'hui, célébrez MOI. »
Une sorte de prise d'otage affective.
Et pourtant, en vrai, on a tous besoin d'excuses pour faire la fête. Les anniversaires, comme cet album, nous en donnent.
La track suivante, Leaf, est une fête triste intérieure : défoulement sur rugissements félins, voix toute douce sur tonnerres d'hélicoptères et poésie emo.
L'album explore la tension entre vie privée et partage, l'amour n'est pas qu'une histoire romantique, elle est surtout constituée de négociations permanentes entre dépendance, projection et désir.
J'aime beaucoup aussi l'utilisation du pitch-shifting, dans la tradition du chopped and screwed, popularisé par DJ Screw.
Le rap de Samia sur Wet Blunt est sexy mais ne cherche pas à séduire.
Le duo a souvent expliqué s'intéresser davantage aux mécanismes sociaux du désir qu'à la séduction elle-même. Leur musique navigue constamment entre les rôles assignés, les performances de genre et la manière dont Internet transforme notre rapport aux autres (évidemment transposable en amitié).
Drama me rend incroyablement nostalgique de 2016, en tant que bonne forceuse, je considère cet era comme l'âge d'or du hiphop commercial, rendez moi Young Thug à son prime s'il vous plaît!
La voix samplée porte une question en apparence simple : « a lover or a pimp ? » Une question beaucoup plus sage qu'elle en a l'air. Méditez-la en repensant à vos relations toxiques passées.
Space m'évoque les idées obsédantes ou les comportements obsessionnels comme le stalk. Tout le temps perdu par ces impulsions, par les pensées brouillées. La fatigue causée par la petite voix « tu penses encore à moi? », ce fameux pas entre l'amour et la haine.
I don't fuck with you unless I'm on a pill
Why we fighting still?
Quand l’obsession dure dans le temps, dénuée de toute cohérence temporelle, ce sentiment peut hit à tout moment, être ravivé au détour d’une rue, d’une conversation.
Oublier, lâcher l'affaire, passer à autre chose, ça me parait incompatible avec ma personnalité. Follasse à la mémoire d’éléphant (bien que sans doute déformée) et à la tendance préoccupante à romancer mes échecs relationnels, je n'ai jamais vraiment réussi à effacer quoi que ce soit.
Space offre précisément cet espace-là. Un endroit où l'on peut reconnaître l'absurdité de certaines fixations sans pour autant prétendre les avoir dépassées.
J'aime bien Sense en ce qu'elle évoque le fait d'avoir honte d'être broke lorsqu’on essaye de passer inaperçu ou de se faire accepter dans un monde qui valorise encore et toujours les signes extérieurs de richesse, aussi subtils soient-ils :/.
Se baisser pour l'autre, se rabaisser parfois. To get Down, sur une piste de danse, sûrement, mais aussi en se torturant au point d'être complètement effacé : c'est l'abandon de soi dans une foule transpirante, ou au sein d'un couple.
Une transition parfaite mène à Robbery
Leaving me, I'm leaving you
Believe in me, she leaving you
While I was out, somebody tried my shoes on
While I was out, somebody put my clothes on
While I was out, somebody took my place
While I was out, you replaced my face with
Jalousie qui ronge, crainte d'être remplacé, ou dissociation du corps et de l'esprit?
D'autres morceaux abordent des thèmes similaires sous des angles différents : la dépendance, l'hypersexualité comme compensation affective, le regard des autres, la manière dont notre identité se construit en partie à travers ce que nous imaginons que les autres pensent de nous.
Agents est particulièrement cruel sur ce point.
On se persuade souvent de vouloir connaître la vérité sur la manière dont on est perçu. Pourtant, lorsque cette vérité arrive, elle fait rarement du bien.
Et lorsqu'elle est positive, elle peut alimenter une autre forme de folie : cette petite phase maniaque où l'on devient momentanément convaincu d'être le main character.
Collect comprend aussi des moments de répit, mais même dans ses passages les plus doux, l'album conserve sa douleur diffuse. Comme si chaque renaissance impliquait nécessairement une perte.
Puis vient Slow.
La conclusion parfaite.
Le delay sur les drums me caresse le cerveau. La relation arrive à son point de rupture. L'amour est devenu une habitude, une tâche, puis un travail.
Au milieu de cette fatigue, surgit une demande infiniment tendre, mais aussi perverse :
Slow down with me, fall down for free, fall down gently
Réécouter cet album me donne parfois la nausée.
Pas parce qu'il a mal vieilli. Au contraire. Parce qu'il m'est arrivé trop souvent de ressentir certaines de ses paroles dans mes entrailles.
Les nappes sonores m'enveloppent dans un cocon à la fois confortable et irritant. Elles m'apaisent et me trigger aussi en usant de jeux de mots sardoniques sur la possession, la dette émotionnelle, le détachement : cynique, mais qui parle quand même. Peut-être même davantage aujourd'hui.
Dix ans après sa sortie, Collect est toujours aussi frais.
Peut-être parce qu'il ne cherche jamais à résoudre quoi que ce soit.
Il accepte simplement que l'identité soit fragmentaire, que le désir soit contradictoire et que la communication soit imparfaite
Il y a des albums qui nous accompagnent, puis y'a ceux qui nous observent discrètement pendant dix ans avant de nous rappeler, avec humour, que nous n'avons pas tant changé que ça.