Mariia&Magdalyna

Il y a des projets qui résistent à toute tentative de classement. Dance on the edge of the world, dernier album du projet ouvert Mariia&Magdalyna, sorti il y a bientôt un an, en est l'exemple parfait. Formation théâtrale et musicale basée à Kyiv, Marusia et Nadiia ne font pas que chanter : elles incarnent.

L'album s'ouvre sur une ambiance lugubre, entre conte merveilleux et récit terrifiant. Dès le premier morceau, She.., le tic-tac insistant d'une horloge installe un sentiment d'urgence qui ne quittera plus l'auditeur. Le temps presse. Le temps fuit. Cette tension sourde devient une constante du projet, quoique ponctuée de respirations essentielles — des instants de douceur qui rendent ce bal terrible encore plus poignant, car ils rappellent ce qui est en jeu. L'innocence. La vie. Le sens. L'album explore avec une rare acuité les thèmes de la quête de sens, de la perte de l'insouciance et de l'absurdité de la guerre.

Un architecte sonore : Parking Spot

La production de cet album est signée Parking Spot — projet du musicien Marko Medvediev, basé à Dnipro, Ukraine. Mariant parfaitement les techniques de musique générative et de field recording, il use du layering pour nous envoyez dans un monde introspectif.

Sa touche est immédiatement reconnaissable ici : des basses profondes, des ambiances cosmiques, des synthétiseurs futuristes qui donnent à des titres comme Where am I? ou I am lost une dimension presque existentielle — comme si le son lui-même cherchait sa place dans un monde désintégré. Se dessine une cartographie sonore d'une richesse surprenante : rave hypnotique sur Love is a dog from hell, Desire ou le morceau-titre Dance on the edge of the world ; electro progressive minimaliste et upbeat sur I am here et I love you ; textures aquatiques, industrielles, parfois angéliques. Le projet navigue entre ces univers avec une fluidité déconcertante.
La track éponyme rappelle les racines techno de Marko avant qu’il ne se tourne vers des sonorités plus ambient.

La performance au cœur du voyage

Ce qui distingue fondamentalement mariia&magdalyna d'un simple projet musical, c'est que la performance est au cœur du voyage sonore. L'album regorge de dialogues, de cris d'angoisse, de rires nerveux, de pleurs, de questions ouvertes laissées en suspens. Ces artistes proposent une expérience sensorielle des plus complètes — on n'écoute pas cet album, on le vit.

J'ai eu la chance de les découvrir en live à la Gaîté Lyrique, à l'occasion du closing de Le Voyage en Ukraine — Ukraine Digitale, le 28 mars dernier. Dès les premières secondes, j'ai été absorbée par leur présence et par la mise en scène. Le sens aiguisé du jeu de Marusia et Nadiia rend l'immersion dans l'œuvre immédiate, presque naturelle. Leurs voix et leurs corps sont mis au service d'un spectacle à la fois enjaillant et profondément émouvant.

L'enfance comme refuge, la créativité comme résistance

Pendant ce concert, j'ai éprouvé des émotions contradictoires. J'étais totalement hypnotisée, sans parvenir à bien démêler la gêne de l'admiration. On assiste à certaines scènes qui frôlent l'enfantin, voire le ridicule — et c'est précisément là que réside la subtilité du propos. Cette naïveté apparente est une façon paradoxalement juste de retranscrire l'expérience de la féminité — la féminité comme performance, comme construction, comme jeu permanent avec les attentes du monde. Mais pas seulement. Cette énergie naïve en apparence permet d'exprimer quelque chose de plus universel : le besoin de créer, de jouer, de bouger. La vie jaillit et se matérialise dans toutes ces formes, tantôt maîtrisées, tantôt maladroites. Elle transperce l'épaisse brume du chaos et de la destruction.

Un tableau émouvant se dresse alors — celui d'une enfance volée, d'une insouciance à laquelle on a mis fin brutalement, mais qui continue de s'exprimer malgré tout, et qui trouve refuge dans la création. C'est là que bat le cœur de ce projet.

L'écoute de la version studio révèle d'ailleurs une profondeur supplémentaire : là où le live frappe par son urgence et son incarnation, le disque laisse davantage de place à la nuance, au silence habité, à la construction sonore minutieuse.

Let go of — une sortie de scène en forme de mantra

Plus qu'une ode à l'espoir, Dance on the edge of the world nous transporte au fin fond de l'âme humaine et nous propose, avec une grande délicatesse, des pistes de guérison. Let go of clôt l'album sur le ton de l'apaisement, résonant avec la maturité réelle du projet. Les paroles y sont comme des mantras transformateurs, des conseils chuchotés à soi-même, d'une intense sensibilité :

Let go of the fear of change
Let go of what no longer aligns
Let go of the illusion of control
Let go of what's disrupting your peace
Let go of worrying about the future
Let go of self-limiting beliefs
Let go of negative self-talk
Let go of fear

Après tout ce bruit, tout ce tremblement, cette danse au bord du monde — il ne reste plus que ça : le lâcher prise. Et la musique, étrangement, y parvient.

Crédits

Mariia&Magdalyna — Dance on the edge of the world (2025)
Label : Minor Cakes
Production : Parking Spot (Marko Medvediev)
Mastering : Yaroslav Tatarchenko
Lyriciste : Youri Izdryk

Notes et sources

Parking Spot Bandcamp

Site officiel du projet https://mariiamagdalyna.kyiv.ua