L'histoire sonore est la dimension audible qui accompagne les récits qui composent l’histoire, les gestes sonores et la réception des sons qu’ils produisent.

Le son est un lieu de mémoire, car il crée des espaces au sein desquels se construisent et s'altèrent en permanence la mémoire collective, l’identité, la résistance, le rêve.

Notamment grâce au travail monumental du CCRU (Cybernetic Culture Research Unit), on connaît l'importance de l'analyse des vibrations et des basses fréquences, tout aussi déterminantes que les paroles ou les mélodies lorsqu'il s'agit de transmettre une intention ou un ressenti.

Qui de mieux que mes deux théoriciens du son préférés pour expliquer cette logique :


Steve Goodman, figure incontournable de la dubstep et de la recherche, a théorisé l'espace sonore comme champ de bataille, capable de produire tantôt la tension, tantôt la libération, l'oppression ou la danse. Via l'exemple des armes acoustiques utilisées dans certaines opérations militaires, il contribue de manière décisive à l'appréhension de cet espace, aussi bien mental que public. Son analyse des vibrations situées à la limite de l'audible révèle l'effet profond qu'elles peuvent avoir sur nos corps, sur notre conscience collective et sur notre imaginaire individuel.

La frontière entre culture dance et violence est d'autant plus intéressante : des sonorités ou ambiances stressantes — jungle, footwork, dubstep — peuvent révéler des tensions combattantes ou sexuelles, incarnées et libérées sur le dancefloor. En ce sens, la musique, boostée par la machine dans ses potentialités, permet l'exploration d'espaces mentaux et physiques très précis.


Kodwo Eshun, autre chercheur légendaire, nous invite à nous intéresser aux imaginaires associés à l'écoute. Il ne s'agit pas de se focaliser sur une narrative linéaire, mais sur ce que la musique évoque — dans ses références, ses codes, ses ambiances, ses visions futuristes. Les voix et univers graphiques associés aux créations occupent une place centrale et se bousculent dans un désordre exquis qui, sans chercher une réalité historique précise ni une cohérence parfaite, construit pourtant des ponts référentiels, tisse des liens entre des représentations et inonde l'auditeur d'éléments à la fois mémoriels et sensoriels.


Cette constellation de références, directes ou suggérées, qui flottent autour d'un mouvement et s'entrecroisent avec d'autres, participe au caractère marquant d'une œuvre.

Je pense de suite à des artistes comme Marina Herlop ou Eartheater pour l’onirisme organique, la féérie déconcertante et le voyage dans des contrées suraïgues.

Il y a des artistes qui, par leur audace et leur liberté, donnent l'impression de vraiment laisser une trace — d'être, comme dirait Hannah Horvah, the voice of their generation, ou du moins a voice of a generation. Non seulement dans ce qui est tenté, exploré et finalement transmis, mais aussi dans tout ce qui gravite autour de l'œuvre : la persona, les images, les esthétiques choisies.

Arca par exemple avec ses sonorités indus habitées et vertigineuses ou encore le duo Amnesia Scanner qui matérialise un monde en désintégration.

On pense aussi à Chuquimamani-Condori (E+E, Elysia Crampton Chuquimia) qui use d’images tantôt mythologiques tantôt futuristes et de références ancestrales pour aborder la spiritualité, la résistance anti-coloniale et le genre.

Il y a une dimension presque divine à tout cela, difficile à expliquer rationnellement.
Mais lorsqu'en concert ou en club on a l'impression de ne faire qu'un avec la musique, de communier avec les autres dans la foule, on ne peut nier la réalité de cet espace sonore et de ce qu'il véhicule.
Lotic se situe à mi-chemin entre la pop et la noise et rend ainsi possible une expérience hors du temps qui s’adapte aussi bien au club qu’à la méditation.

De quoi cette expérience est-elle chargée ? D'histoire, de corps, de désirs collectifs, d'une forme de mémoire partagée qui n'a pas besoin de mots pour circuler.
Jlin tisse un son automatiquement reconnaissable, de par sa construction mathématique et sa puissance explosive. Ancrée dans le foorwork, c’est une visionnaire de la musique électronique contemporaine de façon générale.

L'art pour l'art, certes. Mais repérer des patterns, des symboles, établir des liens de manière presque schizophrénique — c'est précisément ce qui rend l'expérience d'écoute singulière et irréductible. Il ne s'agit pas seulement des sons en eux-mêmes ou des techniques de production, mais aussi des contextes d'écoute : où, avec qui, dans quel état, à quel moment de sa vie.

Cette expérience collective, qui se rapproche du rituel, permet une forme d'exorcisation des pulsions et une communion symbolique rare. On y projette ce qu'on ne dit pas, ce qu'on ne sait pas encore nommer.
Pan Daijing travaille les limites de la performance et de l’improvisation, créant une narration en tension. Dérangeante, inquiétante, mais surtout envoutante.

L'histoire sonore qui se construit aujourd'hui dit quelque chose de notre époque : les craintes, les aspirations et les fantasmes d'une génération qui cherche à transmettre, dans le bruit comme dans le silence.

Sources

Velasco-Pufleau, L. & Atlani-Duault, L. (2020). « Sounds of survival, weaponization of sounds: Exploring sonic lieux de mémoire ». Violence: an international journal, 1(2), 265-272.

Eshun, K. (1998). More Brilliant Than The Sun: Adventures in Sonic Fiction. Quartet Books.

Goodman, S. (2010). Sonic Warfare: Sound, Affect, and the Ecology of Fear. MIT Press.

Betancor Abbud, M. T. (2025). Une histoire sonore du mouvement féministe autonome italien (1968-1978). Thèse de doctorat, EHESS (dir. Esteban Buch).

HBO GIRLS

Liens Bandcamp

Eartheater

Marina Herlop

Arca

Amnesia Scanner

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